Les colporteurs et les chansons traditionnelles

Le colportage n'est peut-être plus présent à l'esprit de nombre de nos contemporains alors qu'il a joué un rôle de premier plan dans les sociétés anciennes. Tout se vendait par des colporteurs à ces époques anciennes : des images aux paniers, de la passementerie aux balais, des vitres aux chapeaux, des boissons fraîches aux poires cuites, … tous ces démarcheurs circulant par monts et par vaux aux côtés de nombre d'artisans les plus divers (cf. le signet Chants de métiers) tels les rémouleurs, ramoneurs, montreurs de lanterne magique, musiciens, tailleurs, … Parmi eux, les vendeurs de « chansons nouvelles », tout ce petit monde se retrouvant pour la nuit dans le foin d'une grange, à la table de l'auberge ou sous le chêne d'un carrefour.

Si tous, un tant soit peu, colportaient des nouvelles (faits politiques, récits de brigandage, mariages et décès dans les villages environnants … et tout événement marquant propre à lancer la conversation), c'était le fait surtout des spécialistes du genre : les vendeurs de gazettes, d'images d'Épinal, de livres (livres d'heures, sur les plantes, almanachs, …)

Un colporteur, avec le violon sur la hanche et un feuillet à vendre dans la main.
Bois gravé anonyme, ± 1785, musée Carnavalet.

Ceux-ci étant bonimenteurs, présentant leur marchandise de vive voix par quelque extrait à titre d'exemple afin de vendre leurs feuillets, la limite n'est pas facile à tracer entre leur métier et celui d'autres comme les conteurs, les saltimbanques, voire même les vendeurs de chansons nouvelles puisque certains chants relevaient autant des récits de brigandage ou des contes que des chants populaires comme on l'entendrait aujourd'hui.

Donc, comme on le voit sur l'illustration ci-après, le colporteur de  chansons nouvelles » s'installait par exemple sur une place publique, haranguait les passants avec l'une de ses meilleures productions (St Nicolas et les trois petits enfants, le Juif errant, la fille du garde ou autre Pernette, …) et proposait à la vente des feuillets avec les paroles. La musique était rarement notée, d'où l'importance de l'interprétation par le colporteur.

colporteurs

D'ailleurs, les passants avaient parfois une certaine connaissance de ces chansons. On se trouve là en présence d'une population fonctionnant essentiellement par transmission orale. Ces feuillets n'étaient là que comme aide-mémoire. On peut comparer cette situation à celle de la période du grégorien. Au Moyen Âge, il était de tradition que les chantres aillent faire contrôler à Rome auprès de chantres renommés leur connaissance correcte du répertoire. Au sein de sa communauté monastique, le chantre transmettait ce répertoire de manière orale au cours de répétitions régulières du nom de recordatio (séance de mémorisation) en s'aidant d'une chironomie dont on retrouve les traces dans les neumes grégoriens non seulement dans le graphisme des notes mais aussi sous forme de lettres qui les surmontent : a (altius : plus haut), c (celeriter : plus rapide), l (leniter : légèrement, avec peu d'expression), etc. Il s'aidait pour cela du grand livre de choeur de la communauté. Mais le plus intéressant est de constater que les grandes pièces du répertoire grégorien ne comportent pas ces lettres de type expressif pour la simple raison que ces pièces étaient parfaitement connues de tous.

On a là un aspect important permettant de toucher du doigt la qualité de la mémoire en milieu oral, qualité que nous avons peine à imaginer. On pourrait donner ici des témoignages des capacités exceptionnelles dont pouvaient faire preuve ces transmetteurs. Dans les grandes traditions orales que nous avons gardées au moins partiellement (Kalevala, Odyssée et Iliade, la bible, l'évangile lui-même, par exemple), ils pouvaient retenir des récits de milliers de phrases souvent sous une certaine forme de versification (cf. nos pages sur les traditions orales) et autres techniques aujourd'hui négligées, efficaces pour soutenir la mémorisation. Ces grands récits sont des mises par écrit à une certaine époque —beaucoup de récits sont sans doute perdus.

Il en était de même dans les peuples celtes anciens : les druides se formaient par mémorisation d'un énorme répertoire de récits relevant de l'hagiographie (sur les grands ancêtres), de la mythologie, de l'astronomie, de la médecine, etc. La grande différence étant que les celtes ont voulu garder ce répertoire sous sa forme orale : ils connaissaient l'écriture mais ils avaient une trop haute opinion de la culture de type oral pour recourir à l'écrit. La rencontre avec les latins a été un véritable choc entre une culture de l'oral et une culture de l'écrit. Voyez ce texte terrible mais nuancé et très pertinent de l'historien Camille Jullian : récits gaulois.

Il faudrait y joindre une réflexion tout aussi sévère sur les « suicides provoqués » dont se sont rendues coupables nos sociétés modernes vis-à-vis de nombreuses cultures, souvent orales, de par le monde lors des colonisations diverses mais aussi aujourd'hui et pour lesquels les églises chrétiennes (catholiques ou protestantes) ont été des acteurs des plus efficaces, cyniques et actifs. De nombreux témoignages pourraient être apportés, à commencer par celui de Claude Lévy-Strauss, Triste tropique, —tropique très justement appelé « du Cancer » dans nos régions contaminatrices.

♥ ♦ — Milieu rural ancien — ♠ ♣

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